Femmes indiennes et protection du droit à l’alimentation: des avancées lacunaires

Jessica Dufresne

Les femmes de partout dans le monde sont, encore à ce jour, fréquemment victimes de discriminations affectant plusieurs de leurs droits fondamentaux et, incidemment, leur accès à une nourriture en quantité suffisante1. Ces discriminations perdurent alors même qu’ont été développés un nombre important d’instruments internationaux visant à assurer le respect de leurs droits2. Celles-ci découlent parfois de lois discriminatoires, mais plus souvent de normes sociales ou de coutumes liées à certains stéréotypes sur le rôle des hommes et des femmes, qui perpétuent la marginalisation de ces dernières quant à leur rôle dans la prise de décision à tous les niveaux tout comme, de façon plus générale, à l’accès à l’éducation3.

Les raisons des discriminations contre les femmes en Inde sont tout aussi multiples et complexes, mais viennent fondamentalement du fait que les normes sociales rigides ayant toujours cours dans ce pays se perpétuent de génération en génération. Ainsi, la vaste majorité des femmes sont confinées au second rang, et ce, malgré le fait qu’elles déploient toutes leurs énergies aux tâches domestiques et à la survie du ménage4. À titre d’exemple, la pratique discriminatoire du « rotational eating among women5 » a toujours lieu dans bon nombre de foyers indiens. Il n’est donc pas surprenant que le plus récent rapport du National Family Health Survey démontre que plus du tiers des femmes du pays souffrent de déficience énergétique chronique, alors que plus de la moitié des femmes âgées de 15 à 49 ans souffrent d’une déficience en fer leur causant de l’anémie6. En Inde, ce sont les femmes seules qui subissent le plus directement les contrecoups de la discrimination basée sur le genre, dès lors que, dépourvues de toute protection, de sécurité, voire de contrôle masculin, leur solitude choque la société patriarcale qui les mène à l’exclusion7.

Dans cet état, le veuvage mène à une importante stigmatisation sociale dans la plupart des communautés ethniques et religieuses, mais de façon plus marquée encore chez les hindoues8. La femme veuve, quel que soit son âge, n’est pas traitée avec respect, et la société lui inflige d’importantes restrictions : « The common restrictions on residence, ownership, remarriage and employment place a widow in the most economic, social and physically vulnerable group of women within a given population9 ». Après la mort de leur mari, les veuves sont considérées comme un réel fardeau et, malgré qu’elles doivent traditionnellement être prises en charge par la famille de l’époux, elles se retrouvent plus souvent laissées à elles-mêmes ou encore renvoyées dans leur famille natale, lorsque celle-ci est en mesure de subvenir à leurs besoins10. Certaines sont même abandonnées dans des villes saintes lors d’un pèlerinage effectué par les membres de leur famille. De plus, alors que les veuves ont, en Inde, le droit légal d’hériter des propriétés de leur défunt époux, il en est autrement dans la pratique. En effet, le droit des successions est encore majoritairement régi par le droit traditionnel ou coutumier; ainsi, les femmes sont pour la plupart exclues du concept de droit de propriété11. Sans avoirs propres, les veuves n’ont d’autre choix que de se tourner vers la recherche d’un emploi qui leur permettra de subvenir à leurs besoins, mais elles se heurtent alors encore une fois à l’exclusion sociale due aux tabous qui leur sont associés, majoritairement liés au fait qu’elles n’aient plus d’homme à leurs côtés. En effet, la stigmatisation associée au statut de veuve entraîne un traitement inéquitable à leur égard sur le marché du travail, ce qui rend la quête d’un gagne-pain plus ardue12. En outre, la plupart des femmes vivant seules sont systématiquement isolées de ce marché en raison de la surcharge de travail domestique qu’elles doivent accomplir. Les femmes seules qui réussissent à trouver du travail à l’extérieur de la maison sont de plus confrontées aux pratiques discriminatoires en ce qui a trait aux tâches qui leur sont assignées, de même qu’aux disparités salariales13.

Les femmes célibataires subissent aussi des discriminations en raison de la nature patriarcale de la société indienne, et le constat demeure malheureusement le même auprès des femmes mariées, qui sont elles aussi victimes d’actes d’humiliation, de violence et de privations au sein du couple. En effet, les croyances culturelles et sociales demeurent ancrées quant à l’idée qu’il s’agisse du devoir de la femme de continuer à vivre avec son mari malgré ces situations d’abus, sous peine de se voir ostracisée en cas de séparation14. Ces discriminations ont cours alors même que plusieurs lois indiennes encadrent la protection des femmes. Ainsi, « si l’Inde est l’un des pays qui a fait le plus de lois pour les femmes, c’est celui où l’écart entre la loi et la réalité est le plus grand15 ». Cette dissonance s’expliquerait par le fait que la religion joue un rôle déterminant dans la vie de la femme, de « son activité économique [à] sa vie sociale, son mariage, sa naissance et sa mort16 » et que celle-ci primerait sur la législation au quotidien. Bien que l’Inde soit partagée entre plusieurs religions17, l’appartenance à l’une ou l’autre des communautés religieuses ne semble pas être à elle seule la source des discriminations. En effet, des études régionales ont permis de démontrer que ce sont plutôt une multitude de facteurs tels que la pauvreté, l’analphabétisme et la ruralité qui, liés aux traditions religieuses, mènent à un traitement inférieur de la femme18.

Il paraît donc évident que les femmes sont généralement beaucoup plus susceptibles de devoir faire face à la pauvreté et à ses corolaires, dont fait inexorablement partie la malnutrition. Ainsi discriminées, elles doivent davantage lutter pour accéder à la sécurité alimentaire et faire preuve de créativité pour y parvenir. Rationnement, substitution de denrées de base par des aliments moins coûteux mais plus pauvres en nutriments et diminution du nombre de repas par jour ne sont que quelques-unes des tactiques qu’elles empruntent pour tenter de contrer la faim19.

Plusieurs des programmes alimentaires mis en place par le gouvernement indien dans la mise en oeuvre de son plan global de protection du droit à l’alimentation pourraient pallier ces carences et permettre aux femmes, plus particulièrement aux célibataires et aux veuves, d’accéder à la sécurité alimentaire, mais il s’avère que ceux-ci demeurent trop souvent hors de leur portée. Ainsi, la plupart des programmes d’aide s’adressent directement aux ménages et délivrent les rations alimentaires au nom du père de famille, de sorte qu’en cas de séparation ou du décès de celui-ci, la femme se retrouve sans ressources20. Concernant le programme spécifique du National Family Benefit Scheme, qui permet aux femmes dont le mari est décédé de recevoir une aide ponctuelle de 10 000 roupies, il s’avère très peu fonctionnel dès lors que sa gestion des plus bureaucratiques empêche la plupart des bénéficiaires potentielles d’en profiter21. Les femmes enceintes ou allaitantes pourraient néanmoins se rabattre sur l’Integrated Child Distribution Scheme ou sur le National Maternity Benefit Scheme, qui leur permettraient d’obtenir les nutriments et les soins de santé nécessaires pour qu’elles-mêmes et leurs enfants en bas-âge aient accès aux denrées nécessaires, mais la méconnaissance qu’ont la plupart des femmes dans le besoin des différents programmes d’aide alimentaire laisse planer le doute quant à leurs portée et succès réels.

Ainsi, c’est principalement l’autonomisation des femmes, de façon à leur donner les moyens de connaître et de revendiquer leurs droits et, surtout, de croire en la possibilité de le faire, qui apparaît comme la clé de la résolution du problème bien ancré de la faim auprès de ce groupe vulnérable. C’est d’ailleurs là que se trouve le principal défi des différentes ONG qui oeuvrent à la défense des droits des femmes tout comme, plus généralement, du droit à l’alimentation22.

 

Notes
(1) UN Women, World survey on the role of women in development 2014 – Gender equality and sustainable development (2014), en ligne: <http://www.unwomen.org/~/media/headquarters/attachments/sections/library/publications/2014/unwomen_surveyreport_advance_16oct.pdf > à la p 7.
(2) Par exemple, le PIDESC, le PIDCP et la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), textes auxquels l’Inde est partie.
(3) Conseil des droits de l’homme, Rapport soumis par le Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter : Droits des femmes et droit à l’alimentation, A/HRC/22/50 (2012) au para 2.
(4) Saxena, N.C., « Hunger, Under-nutrition and Food Security in India » (2004) Indian Institute of Public Administration, Document 44 à la p 26 [Saxena].
(5) Pratique consistant à faire manger en premier lieu les hommes, puis à laisser les restants de table aux femmes qui, se retrouvant souvent avec des quantités insuffisantes de nourriture, doivent manger selon un cycle de rotation. Sulkanya Pillay, «India Sinking: Threats to the Right of Food, Food Security & Development in an Era of Economic Growth» (2009) 27:1 Windsor Y.B. Access Just. à la p 146.
(6) Fred Arnold et al, «Nutrition in India» (2009) National Family Health (NFHS-3), en ligne : <http://www.rchiips.org/nfhs/nutrition_report_for_website_18sep09.pdf&gt; aux p 49 et 58.
(7) Commissioners of the Supreme Court, «Eighth Report of the Commissioners of the Supreme Court: A Special Report on the Most Vulnerable Social Groups and their Access to Food» rapport de PUCL v. UOI & Ors. Writ Petition No. 196 of 2001 (2008) à la p 15 [Report].
(8) Ibid.
(9) The Guild of Service, « Status of Widows of Vindravan and Varanasi: A comparative Study » (2002), en ligne: <http://griefandrenewal.com/widows_study.htm&gt;.
(10) Report, supra note 7 à la p 16.
(11) Ibid à la p 18.
(12) Ibid.
(13) Ibid à la p 19.
(14) Ibid à la p 16.
(15) Christian Morrison avec la collaboration de Silke Friedrich, « La condition des femmes en Inde, Soudan et Tunisie » (2004) Centre de développement de l’OCDE Document de travail no 235 à la p 15.
(16) Ibid.
(17) Les religions majoritaires en Inde sont l’hindouisme (90%), l’islam (13%), le christianisme (4%) ainsi que, de façon plus minoritaire, le sikhisme, le bouddhisme, le jaïnisme et le judaïsme. Voir Joseph Yacoub, « Inde : conflits ethno-religieux » (2003) 14 Cités à la p 70.
(18) Report, supra note 7 à la p 20.
(19) Ibid.
(20) Ibid à la p 22.
(21) Ibid.
(22) Saxena, supra note 4 à la p 27.

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