MONTRER LA PORTE AU SEXISME : UN REGARD SUR L’ENSEIGNEMENT DU DROIT

Écrit par Suzanne Zaccour

II y a un siècle, une femme graduait de la faculté de droit de McGill pour la première fois. Ce n’est pourtant que 92 ans plus tard qu’Annie Macdonald Langstaff était admise au Barreau, à titre posthume.

Il y a un an et demi, j’assistais à mon premier cours de droit. Assise aux côtés de 50 autres personnes ayant choisi le droit pour changer le monde, j’apprenais de ma professeure que le droit est la dernière facette de la société à changer.

D’une certaine façon, il n’est pas surprenant que le milieu juridique demeure patriarcal malgré ses allures de parité. Sans doute ne faut-il pas non plus s’étonner de ressentir le sexisme jusque dans la salle de classe, ou même dans les décisions de justice. Ce sexisme, tantôt criant, tantôt insidieux, colore le matériel qui constitue la base même de l’apprentissage du droit; ainsi, il ne peut qu’imprégner les formules, les réflexes et les connaissances de celles et de ceux qui seront les juges, les avocat·e·s, les juristes et les professeur·e·s de demain. À leur tour sources de droit, on peut avancer qu’elles et ils perpétueront les inégalités solidement ancrées dans le milieu juridique, et que ces dernières continueront d’être acceptées sans être remises en question par les générations de juristes futures. Sombre portrait, n’est-ce pas?

Pour échapper à ce cercle vicieux, un enseignement féministe rompant avec le statu quo et confrontant les biais sexistes se fait indispensable.

L’enseignement non sexiste reconnait, tout simplement, l’existence des femmes. Il prend acte de leur présence comme étudiantes, autrices de doctrine, juges, législatrices, juristes et sujets de droit. Cette reconnaissance commande d’abord l’utilisation d’un langage féminisé, c’est-à-dire inclusif, à l’oral comme à l’écrit. Or, les professeur·e·s s’adressent le plus souvent à « tous » ou aux « étudiants », et réfèrent systématiquement aux « avocats ». L’emploi du masculin, que l’on prétend à tort neutre et universel, est un mécanisme d’exclusion. Qu’ils soient conscients ou non, les choix qui dictent le langage portent un message et forment l’imaginaire. Il est plus difficile pour une étudiante de s’imaginer avocate ou juge si cette possibilité n’est jamais explicitée. Le recours aux exemples fortement genrés sont également un frein à l’inclusion, voire aux ambitions, des jeunes femmes. À chaque exercice et à chaque examen, l’étudiante lit et commente des situations fictives qui perpétuent les stéréotypes de genre, situations dans lesquelles, par exemple, elle retrouve pour personnages le patron, l’avocat, le juge, le ministre, le client… et occasionnellement la secrétaire. De son côté, l’étudiant se voit partout représenté et ne remet pas en question la position dominante à laquelle il est destiné.

Parmi les juristes femmes, ce sont peut-être les autrices de doctrine qui sont les plus oubliées. Dans la plupart des listes de lectures obligatoires, elles sont largement minoritaires. S’il est vrai qu’historiquement les femmes ont été exclues (par les hommes) du milieu académique, elles sont aujourd’hui certainement assez nombreuses pour accompagner l’enseignement de la moitié d’un cours et ainsi contrecarrer la majorité doctrinale masculine. Il est tout à fait possible de créer une liste de lecture paritaire tout aussi pertinente et de même qualité que celle qui ne glorifie que le travail masculin. Un enseignement non sexiste doit ainsi impérativement reconnaitre le désavantage historique et actuel des femmes comme académiciennes, et tenter d’y remédier en offrant aux étudiantes et aux étudiants un contenu signé à 50% par des autrices.

Par ailleurs, l’enseignement non sexiste doit, en plus de tenir compte des femmes, s’intéresser aux enjeux qui les affectent spécifiquement.

La critique féministe du droit ne doit pas, comme c’est souvent le cas lorsqu’elle n’est pas simplement ignorée, être cantonnée à la seule séance du cours qui lui a été réservée. Elle doit plutôt, conjointement à d’autres perspectives critiques, servir de cadre d’analyse général. Ainsi, les dimensions genrées des jugements qui traitent notamment d’avortement, de discrimination, d’agression sexuelle ou de divorce doivent être relevées, et les étudiant·e·s doivent avoir l’occasion d’en discuter. Les arguments et expressions sexistes, comme le « bon père de famille » ou le fameux « boys will be boys », doivent également être indiqués et critiqués. Lorsque les juges l’omettent, il revient aux professeur·e·s de placer les litiges en contexte, faisant ainsi de la lutte inachevée pour l’émancipation des femmes un facteur incontournable de l’analyse.

Finalement, un enseignement féministe doit favoriser un environnement d’apprentissage égalitaire et non oppressif. Bien que les professeur·e·s manquant de respect à leurs étudiantes ou faisant des remarques grossièrement sexistes soient en minorité, l’expérience des étudiantes dans la salle de classe diffère de celle de leurs collègues masculins. En effet, les étudiantes doivent typiquement composer avec un manque de confiance renforcé par les biais et comportements sexistes de leurs camarades et professeur·e·s. Ainsi, des recherches ont observé que les étudiantes avaient davantage tendance à exprimer leurs idées de manière hésitante, indirecte et interrogative (« je ne suis pas certaine, mais je crois que…», « je me demandais si… », « pensez- vous que…? », etc.) et à parler moins fort et moins longtemps. De leur côté, les étudiants prennent plus souvent la parole sans l’avoir demandée et lèvent la main plus rapidement. Il s’agit d’un problème qui dépasse l’individu·e: l’ensemble de la classe ainsi que l’enseignant·e participent à cette dynamique genrée. En effet, les étudiants sont plus souvent interrogés et cités et reçoivent plus de commentaires, alors que les étudiantes sont davantage interrompues et contrôlent moins l’évolution des discussions(1).

L’enseignant·e féministe ou proféministe doit observer ces phénomènes et tenter de les modifier. Encourager la dissidence, la critique et le partage d’expériences personnelles peut être un incitatif à s’exprimer pour les femmes. Attendre quelques secondes avant d’interroger un·e élève permet aux plus timides de se convaincre de lever la main. Le ou la professeur·e peut également encourager la participation de tou·te·s les étudiant·e·s en variant les modes d’apprentissage, en incluant, par exemple, des activités en petits groupes, des meneuses et meneurs de discussion préalablement choisi·e·s et une diversité de travaux tant collaboratifs que compétitifs.

Rendre l’enseignement d’un cours parfaitement féministe demande sans doute un grand investissement, mais, en matière d’enseignement non sexiste, des changements très simples comme la féminisation peuvent faire une grande différence. Plus de la moitié des étudiant·e·s en droit de McGill sont de genre féminin, 60 d’entre elles et eux se sont joint·e·s à moi pour réclamer un enseignement non sexiste, et une douzaine de professeur·e·s ont témoigné de l’intérêt envers un projet en ce sens. En 2015, nous sommes des milliers d’étudiantes à avoir étudié le droit à McGill depuis Annie Macdonald Langstaff. D’ici ma graduation, j’espère avoir convaincu l’ensemble des professeur·e·s de la nécessité de tenir compte de cette réalité.

Références

(1) « Gender Issues in the College Classroom », Columbia University, Graduate School of Arts & Sciences Teaching Center, en ligne: <http://www.columbia.edu/ cu/tat/pdfs/gender.pdf>.

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