La Petite histoire d’un projet collectif

Écrit par Charlotte-Anne Malischewski

J’étais assise dans la dernière rangée du Moot Court quand l’idée de cette publication m’est venue en tête. C’était mon deuxième mois à la faculté de droit et nous étions en train de discuter en petits groupes d’un texte d’une auteure qui offrait une critique féministe du concept de la personne raisonnable. Mon camarade de classe s’est tourné vers les femmes du groupe et nous a dit: « On sait ce que vous allez dire; laissez les hommes parler ». Choquée par son dédain flagrant, je me suis retrouvée incapable de m’exprimer et en même temps convaincue qu’il me fallait répondre. Bien que j’étais nouvelle à la faculté, j’avais déjà constaté plusieurs inégalités sexistes dans mes lectures, dans mes interactions à la faculté, et dans les histoires que j’entendais au sujet de la profession. Les femmes autour de moi avaient des opinions et des expériences très variées, mais j’avais déjà remarqué qu’elles parlaient souvent de soucis par rapport à la conciliation carrière et famille et aux formes de discrimination à l’embauche et à la promotion. Le commentaire de mon camarade de classe était, pour moi, la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je me suis mise à imaginer un projet sur les femmes et le droit avec des pages entièrement dédiées à la diversité des perspectives et des aspirations des femmes autour de moi.

Suite à quelques conversations avec mes camarades de classe, c’était clair que l’idée résonnait. Le projet est vite devenu un projet collectif. En peu de temps, nous avions reçu du financement de la faculté et des étudiantes et professeures se sont mises à écrire des articles.

L’idée à la base de Contours est simple : donner aux femmes une plate-forme pour s’exprimer a une valeur inhérente. Nous ne devons imposer ni des sujets, ni des perspectives. Au contraire, si nous donnons aux femmes un espace libre pour leurs idées et réflexions, ce qu’elles nous diront aidera à mieux comprendre l’intersection des femmes et le droit et cela, en soi, est utile.

Nous voulions que nos lectrices, lecteurs, et contributrices soient autant ceux et celles qui désirent travailler dans le domaine des fusions et acquisitions auprès d’un cabinet national que ceux et celles qui veulent travailler dans le domaine de droit des réfugiés auprès d’un organisme à but non lucratif. Nous voulions mettre en valeur la diversité des expériences de femmes. Depuis sa création, Contours rejette les hiérarchies formelles et choisit à leur place un processus de collaboration et de critique constructive sans interférence avec le contenu des soumissions. Même si la façon de faire cela tout en étant efficace n’a pas toujours été évidente, le processus reste aussi important que le produit.

Nous avons lancé notre première édition annuelle en version imprimée et en ligne au printemps 2013. La réponse à la faculté et ailleurs a été à la fois rassurante et inspirante. Pendant les jours et les semaines qui ont suivi le lancement, les personnes autour de nous ont vivement accueilli Contours. Nos camarades nous ont raconté qu’ils avaient lu l’entièreté du magazine pendant la session et même pendant leurs examens. Quelques-unes d’entre nous avons reconnu la couverture dans les mains d’étudiants en droit dans le métro et dans l’autobus, et nous avons toutes vu des liens vers des articles se répandre sur les réseaux sociaux. Nous avons même reçu un message de l’ancienne juge de la Cour suprême du Canada, l’honorable Claire L’Heureux-Dubé, qui, plus tard, a accepté de se faire interviewer pour notre deuxième édition. Les réponses aux deux éditions publiées ont été extrêmement positives, et même ceux qui critiquaient certains articles ont exprimé leurs opinions tout en respectant l’importance du projet, ce qui a ainsi favorisé les mêmes conversations que le projet vise à alimenter.

Trois ans plus tard, je suis soulagée de voir que des remarques du genre de celle qui m’avait provoquée à l’origine sont plutôt l’exception, mais je suis aussi plus consciente des nombreuses façons, souvent insidieuses, qu’ont les concepts et la profession du droit d’être sexistes. Le projet se trouve maintenant dans les mains d’une équipe fantastique de rédactrices et d’organisatrices qui ont pris le devant pour cette troisième édition et qui vont assurer la continuité de Contours.

J’ai souvent entendu des gens dire qu’ils ne veulent pas être définis par leur sexe et j’espère que ce sera un jour possible. En attendant, j’espère que les pages de Contours vous fourniront un terrain fertile pour renforcer la voix des femmes, célébrer les réalisations des femmes, combattre le sexisme, et cartographier les contours d’une profession et d’un monde dans lesquels nous pouvons tous être membres égaux.

 

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