Appel à la déobéissance grammaticale

Écrit par Renée Brasseur

Cours de grammaire 101

Vous rappelez-vous votre réaction, à vos débuts à la petite école, lorsque vous avez entendu pour la première fois quelque chose qui ressemble à ceci : « Le pronom “ils” représente le féminin et le masculin. Même s’il y a un grand groupe de filles et un seul gars, vous devez utiliser “ils” pour représenter tout le groupe »?

Je te dis que dans ma classe, les gars étaient contents, ils avaient gagné… (Et, ce n’était que le début de leur victoire qui s’éternise…)

Cette règle doit être invalidée. Elle ne fait que perpétuer les stéréotypes. Ne fait que laisser davantage d’espace aux hommes dans nos textes, dans nos conversations et dans nos têtes; alors que cette place ne leur revient pas.

Le genre masculin utilisé pour exprimer la neutralité

Dans l’histoire, le féminin n’a pas eu cette chance de représenter le genre neutre, contrairement au masculin, d’où la création d’une inégalité entre les sexes(1). Privé de cette chance, le genre féminin sera peut-être toujours interprété comme portant des informations liées au genre biologique(2). Il est temps que ça change. Notre représentation mentale du genre biologique d’une personne est construite à partir des indices grammaticaux de genre et des stéréotypes sexistes(3). Pour s’éloigner de l’influence des stéréotypes, doivent être privilégiés les formes linguistiques non ambigües ainsi que les indices de genre explicites dans le contexte(4). Toutefois, à l’extérieur des contextes formels où le discours est préparé, puis présenté, l’application de ces moyens peut demander un trop gros effort. Ainsi, il semble presque impossible de se rapprocher d’une représentation masculine-féminine juste et représentative… à moins de trouver des moyens dérogatoires, non normatifs.

Mais alors, le rôle du juriste dans tout ça?

Les juristes sont de grands et d’excellents communicateurs. Ils savent faire passer leurs idées, développer une argumentation convaincante, et on leur attache prestige et influence. Tout cela façonne les contours de leur devoir envers la société.

Les juristes sont familiers avec les règles juridiques et naviguent à travers le système juridique avec aisance. Ils ont toutes les raisons de l’être dans le système grammatical aussi. Règle de droit et règle grammaticale peuvent être comparées. L’une est élaborée par un processus que l’on dit démocratique; l’autre pas. C’est-à-dire que l’une est la création du parlement (constitué de membres élus) ou du système judiciaire; l’autre est dictée par une autorité non élue (par exemple, l’Académie de la langue française, Le Bon Usage) et le système judiciaire est inexistant.

L’avantage du système judiciaire est qu’il constitue un moyen de se faire entendre. Il permet ainsi aux règles d’évoluer au rythme des conflits présentés, puis de mettre au jour des problèmes systémiques. Or, les tribunaux grammaticaux n’existent pas. En l’absence de ceux- ci, la question de l’évolution des règles se pose.

En effet, les règles grammaticales sont vieilles de centaines d’années. Changer les règles grammaticales nécessite du temps, du temps et encore trop de temps. Pendant tout ce temps, les femmes continuent à être sous-représentées dans les discours. Un changement des règles s’impose, et seul un mouvement social pourra exercer l’influence et la pression nécessaires. Les règles sont difficiles à modifier, et presque impossibles à réinventer, et ce, d’autant plus qu’elles nous ont été inculquées à partir de de l’âge de 5 ans, et imposées comme des règles auxquelles il ne faut surtout pas déroger. Le non-respect des règles grammaticales engendre des sanctions sociales. Mais alors, le juriste ayant accès à plusieurs tribunes, avec toute la persuasion dont il est capable et fort du prestige qu’on lui attribue, est dans les mieux placés pour initier un changement grammatical.

Les juristes doivent lancer un appel à la désobéissance grammaticale, mouvement en tout point semblable à la désobéissance civile. La désobéissance grammaticale se définira comme suit :

la désobéissance [grammaticale] désigne une violation publique, pacifique et conséquente […] d’une règle institutionnelle ou d’un ordre d’une personne en autorité, violation qui heurte des convictions profondes d’ordre religieux, éthique ou politique de la personne, dans le but de respecter la priorité de sa conscience et éventuellement de contribuer à changer […] la règle ou l’ordre social.

(Adaptation de la définition de désobéissance civile du professeur Guy Durand, 9 juin 2012, parue dans Le Devoir)

Rappelez-vous, l’avocat doit soutenir le respect des lois, conformément à son Code de déontologie, mais pas celui des règles grammaticales.

Exemples d’actes de désobéissance grammaticale

Pour une utilisation du genre féminin neutre : débuter son texte par une formulation du genre « Le féminin englobe les deux genres pour alléger le texte »; ou, utiliser le féminin quand le genre de l’auteur d’un jugement ou d’un article est inconnu.

Exercice

Ce texte n’était pas neutre, et ne représentait pas justement les femmes. Je vous propose de faire l’exercice de repérer les expressions faussement neutres, puis de les réécrire de manière à y inclure les femmes. Et à l’avenir, pensez-y.

Références

(1) Cameron, 1985; Hellinger, 1990; Pusch, 1984; cités par Irmen, Lisa et Nadja Robberg (2004) « Gender Markedness of Language: The Impact of Grammatical and Nonlinguistic Information on the Mental Representation of Person Information », Journal of Language and Social Psychology, 23, no 3, septembre, 272-307 [Irmen et Robberg]. Voir aussi: Irmen, Lisa et Julia Kurovskaja (2010). « On the Semantic Content of Grammatical Gender and Its Impact on the Representation of Human Referents », Experimental Psychology, vol. 57, no 5, p. 367-375.

(2) Ibid à la p 299.

(3) Ibid; Garnham, Alan, Ute Gabriel, Oriane Sarrasin, Pascal Gygax et Jane Oakhill (2012). « Gender Representation in Different Languages and Grammatical Marking on Pronouns: When Beauticians, Musicians, and Mechanics Remain Men », Discourse Processes, 49, no 6, p. 481-500.

(4) Irmen et Robberg, supra note 1 à la p 299.

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