Une féminité féministe?

Écrit par Anne-Sophie Ouellet.

Il m’arrive souvent de questionner mon rapport à la féminité, en tant que féministe. Plus particulièrement, comment devrais-je vivre ma féminité, de la séduction à la maternité, tout en étant cohérente avec mes vues critiques sur le système patriarcal au sein duquel j’évolue.

Où est la contradiction? C’est un débat fort et non résolu qui oppose les tenants de ce qui serait uniquement un choix individuel, éclairé et libre, de se conformer aux normes édictées par le système patriarcal et ceux qui n’y voient qu’un choix collectif où le libre-arbitre a peu à voir avec les décisions prises par les individus.

Bien entendu, ces deux positions sont les pôles d’un spectre large, très nuancé et fort complexe, mais elles n’en demeurent pas moins l’articulation centrale du débat. Ainsi, l’exemple d’une femme qui se maquille pourrait se concevoir, selon les premiers, comme étant un choix individuel, personnel, qu’elle est libre de faire sans restriction malgré la signification sociale d’une telle pratique, alors que les seconds y verraient une internalisation d’une norme patriarcale, soit la construction de l’apparence féminine moulée sur les désirs de l’homme.

La « journée sans maquillage » fait année après année étalage de ce débat. En effet, alors que certains font remarquer que cela témoigne du fait qu’il est « nécessaire » de nommer une journée pour que la femme non-maquillée ait une valeur publique, d’autres affirment au contraire que le fait de porter ou non du maquillage est tout simplement l’apanage du quotidien, et qu’il n’est nul besoin d’une journée au statut particulier pour soulager les femmes de cette pression.

Je crois cependant qu’il est faux de dire que de telles pratiques ne peuvent que refléter un choix individuel. En effet, même en sachant que porter du maquillage, s’épiler, s’habiller d’une certaine manière (spécialement dans certains milieux professionnels, dont le droit) sont des conventions issues d’un système patriarcal qui exerce une pression inégalée sur la gente féminine, le fait de s’y conformer, même avec un esprit critique, n’immunise pas contre l’effet, individuel et collectif, de telles pratiques.

En effet, si une très grande majorité de femmes jouissant d’une place privilégiée en société se conforment à ce genre de normes, on associera très rapidement le succès à ces pratiques éminemment patriarcales. Elles ne sont dès lors plus un « choix » dans plusieurs milieux, mais une obligation. Un standard à atteindre; qui n’a d’ailleurs rien à voir avec la compétence des femmes qui y sont assujetties.

La société nous enseigne que l’expression de sa féminité est une assise fondamentale de l’identité d’une femme. Et comment cette féminité doit-elle déployer? Certainement pas comme les femmes l’entendent. Les critères sont préétablis : minceur, corps épilé, maquillage. Tout un ensemble d’éléments qui témoignent de ce à quoi s’attend de la femme. Pour plaire à l’homme, pour bien se fondre dans la société patriarcale.

Et la gente féminine a parfaitement assimilé ces normes. Combien de femmes ne sortiraient jamais sans maquillage? Combien de femmes ont honte de leur corps, à en développer des troubles alimentaires? Combien de femmes souffrent de ne pouvoir se conformer aux critères rigides qu’on leu imposent, mais considèrent néanmoins qu’elles ont « le choix ». Qu’elles sont coquette avant tout pour elles-mêmes.

Il semble qu’aujourd’hui, malgré ce qu’on nous répète ad nauseam dans les talk-shows et les magazines féminins, ce qui définit socialement une femme, c’est son corps.

Comment, donc, vivre sa féminité alors qu’elle n’est définie que pour réifier la femme? Car dès lors, la féminité sociale ne pourra jamais être utilisée de façon subversive au quotidien. Les Femens, malgré toutes les critiques dont elles font l’objet, cherchent à utiliser cette féminité de façon agressive contre le système qui les y soumet. Malgré tout, le maquillage, les talons hauts, tous ces éléments que la plupart des femmes, même celles qui se disent féministes, utilisent de façon plus ou moins quotidienne, ne peuvent constituer des symboles féministes en ce qu’ils participent à la logique patriarcale tant dénoncée.

Serait-ce que la féminité ne peut être vécue de façon véritablement féministe qu’en dehors de des symboles du patriarcat? Or, comment appréhender ces milieux où une certaine dose de «féminité» est implicitement exigée, comme dans les firmes d’avocats où plusieurs d’entre nous évoluerons à un moment où un autre de leur carrière? Comme femme, faut-il encore se plier à ce compromis patriarcal qui, bien qu’il puisse sembler avantageux individuellement, constitue un poids collectivement en renforçant le statu quo? Cette pression phénoménale exercée sur les femmes est à maints égards perpétuée par toutes celles qui internalisent ces normes sociales et rendent la « différence » toujours plus marginale.

On peut peut-être m’accuser d’identifier féminité au fait, pour une femme, de se maquiller et plus généralement de se conformer aux standards de beauté patriarcaux, qui ne seraient en fait qu’une mince partie du large complexe constituant la féminité. Par contre, c’est de cette féminité dont on parle socialement, que l’on expose dans nos publicités et à laquelle, dans une réalité toute concrète, nous faisons face à tous les jours collectivement.

Alors, comment définir dans cet environnement, tout simplement, une féminité qui serait féministe? Devrait-on en exclure toute considération d’apparence? Est-ce réaliste, souhaitable? Pour ma part, c’est avec un certain sentiment de culpabilité que j’opte pour une robe ou une jupe pour une soirée un peu spéciale où je voudrais être un peu plus «à mon avantage».

C’est avec ce même sentiment que je me rends à mes entrevues maquillée, ou que j’utilise du fond de teint lorsque j’ai des cernes magistrales en période d’examens. Le seul fait de ressentir cette pression sur mon apparence est le signe que je suis loin d’être libérée de cette féminité patriarcalement imposée.

Je ne prétends pas résoudre ce paradoxe, dans une société où l’image est capitale. Mais c’est à force de changements minimes et progressifs qu’un jour la féminité sera véritablement l’apanage des femmes. Pour l’instant, elle leur est confisquée. C’est un problème auquel nous devons faire face non seulement individuellement, mais aussi collectivement.

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