Suis-je (encore) féministe si…?

Écrit par Léa Pelletier-Marcotte.

Shlaaack! Ouch.

Shlaaaaaaack! Ouch. Mes orteils se crispent.

Shlaack!

Et ainsi de suite, pendant trois quarts d’heure. Je suis allongée dans cette pièce à la lumière tamisée, contemplant les filaments de poussière qui s’accrochent au plafond en stuc. Une musique style « spa » joue en arrière-plan. Je ne sais pas pour vous, mais entendre des oiseaux chanter et de l’eau ruisseler par dessus un air connu du 7e art repris à la flûte de pan, ça m’agresse plus que ça me détend. De toute façon, comment puis-je prétendre me détendre alors que je suis en train d’endurer cette torture au nom exotique qu’est l’épilation « à la brésilienne ».

À chaque bande qui me dénude l’épiderme, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi, au fait, je tenais à m’imposer cette routine douloureuse. Est-ce que je faisais cela en vertu des préférences de mes partenaires passés, ou pour plaire aux potentiels? Non. Jamais un conjoint ne m’avait imposé ses préférences en matière de stylistique pubienne, et je n’allais certainement pas commencer à me laisser dicter, par quelqu’un d’autre, ce que cette région de mon anatomie devait avoir l’air. J’ai commencé à m’imposer cette procédure sans que l’on m’y incite directement. Le faisais-je donc pour moi? Et si oui, est-ce que ce faisant, je n’adhérais pas à des critères de beauté et d’esthétisme imposés par notre société, où l’imagerie porn, dominée par la bimbo à la pilosité absente, domine?

Cette pensée m’étourdit, le constat était accablant : je participais donc à ce régime nous imposant une image corporelle déformée, nous dictant la marche à suivre et distinguant, pour nous, le beau du laid. J’essayai de me convaincre que je le faisais bien pour moi, seulement moi, que sur mon corps, je préférais un look plus… minimaliste. Or, je savais que ma seule présence sur ce lit d’esthéticienne envoyait un message aux autres: « Imberbe down there, c’est mieux ». J’accentuais la pression du nombre, l’impression de normalité de la procédure, participais à la consécration de cet « idéal » esthétique.

J’étais prête à accrocher ma cape de féministe, à m’autoproclamer imposteure. Tout à coup, la liste de choses que je faisais et qui pouvaient sembler contraires à mon désir de promouvoir l’émancipation de la femme s’allongea. Mes souliers à talons hauts, je les mets ou pas? La mode, je m’auto-flagelle parce que je la suis? Les tailleurs-jupe, qui font de nous des proies faciles, on les revêtit ou bien on les brûle? On continue à se maquiller, à se coiffer, ou est-ce que ce faisant, on tombe dans le piège de «ce que l’on attend des femmes et ce dont elles devraient avoir l’air»? Et au-delà de ceci, qu’en est-il, par exemple, des préférences sexuelles? Si une femme veut, dans l’intimité de sa chambre à coucher, se faire dominer, fait-elle reculer les femmes dans leur quête d’égalité? Est-elle moins féministe qu’une femme qui préfère tenir les rênes?

Peu à peu, alors que la douleur de la procédure se dissipait, mes pensées, elles, se clarifiaient. Il devait bien y avoir un moyen de tout réconcilier. Et ce moyen, selon moi, c’est le choix.

Je suis consciente qu’on puisse avoir une opinion différente de la mienne (après tout, n’est-ce pas là l’une des beauté du féminisme, que sa diversité?), mais je crois sincèrement que si un choix libre et personnel est à la racine des comportements que l’on choisit d’adopter, et des préférences que l’on choisit d’exprimer, on ne peut qualifier ces derniers, quels qu’ils soient, de contraires au projet féministe.

Une femme qui est capable d’exprimer ses préférences au lit, même lorsqu’il s’agit de se faire dominer, en fait déjà plus pour le féminisme qu’une femme qui ne saurait exprimer, ni demander, ce qu’elle désire, et qui se complait dans l’éternelle insatisfaction plutôt que d’essayer d’obtenir satisfaction. Pendant des années les femmes se sont fait dicter leur rôle dans le lit conjugal. Il faut donc se réjouir du fait que les femmes prennent contrôle de leur sexualité, quitte à le faire à travers la soumission. Une femme doit choisir comment elle s’habille, comment elle s’épile, comment elle mène sa vie privée et sexuelle au même titre qu’elle peut et doit choisir sa carrière ou son programme d’étude : librement. Avoir le contrôle sur ses préférences, voilà qui fait d’une femme une féministe.

J’entends déjà quelques voix se lever : « Oui mais la mode, la pub, la porn, ce sont des dogmes qui, par défaut, restreignent nos choix! » Personnellement, je ne considère pas les images qu’elles véhiculent comme des dictats. Si j’ai envie de suivre les tendances, je le fais, mais ne m’y condamne pas. Je prends plaisir, cependant, à le faire, et ne m’en tiens à celles qui me font sentir bien, qui me plaisent, quitte à déplaire aux autres. Un magazine dit que les hommes détestent les imprimés floraux, ou que je ne devrais pas porter des souliers d’une couleur vive lors d’une entrevue? Tant pis! Je porterai une tapisserie si je le veux, et des escarpins jaunes si je le désire. Prenez-moi comme je suis. Je ne m’habille pas pour vous, mais choisis de le faire pour moi.

Mon corps, j’en fais ce que je veux. Je l’habille et l’entretiens de la manière que je veux, selon mes envies du moment. Je ne porte pas des talons hauts parce qu’une femme se doit de le faire. Je porte des talons hauts, plats ou bien des espadrilles parce que je choisis de le faire, parce que j’aime cela, parce que j’apprécie l’effet d’une jolie chaussure sur mon corps. Parce que j’aime les casse-tête, et qu’agencer le parfait petit ensemble avec la parfaite petite chaussure, ça m’amuse.

On ne devrait s’habiller, ni se chausser, ni s’épiler, ni se dénuder pour s’insérer dans l’étroitesse du regard d’autrui, mais bien pour satisfaire à nos préférences personnelles. Parce que nous obtenons, peu à peu, le droit de choisir, et que nous devons l’entretenir.

Cela fait de nous des féministes. Encore et toujours. Push-up bra ou pas.

Toutefois, nous devons réaliser que cette possibilité de faire des choix reste encore, malheureusement, un privilège. Cette liberté n’est pas encore offerte à toutes de la même manière. Les choix que nous effectuons librement, des plus fondamentaux aux plus superficiels, représentent donc tous une victoire pour les femmes. Au milieu de cette panoplie de choix, dans cette liberté de plus en plus grande que nous avons de les faire, il faut se rappeler que la lutte n’est pas finie. Il y a encore des choix que nous devons faire, en tant que femmes, des choix que nous ne devrions pas avoir à faire. Mais aussi, et surtout, il faut se rappeler que ce ne sont pas toutes les femmes qui possèdent la même liberté de choix. Ainsi, dans chaque décision que nous prenons, dans chaque préférence que nous exprimons, demeurons conscientes que celles-ci constituent, à plusieurs égards, un privilège. Continuons à nous battre pour que ce privilège devienne un droit, pour que nous puissions toutes aspirer à la même souveraineté sur nos préférences, nos corps et nos vies.

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