Le féminisme anti-femmes

Écrit par Aurélie Lanctôt.

Il faut vraiment avoir passé les six derniers mois sous une roche pour avoir loupé l’engouement populaire à discuter de « valeurs » qui agite présentement le Québec.

Les « valeurs », ou le simple fait d’en revendiquer certaines, seraient devenus le sceau d’une citoyenneté « bonne ». Des valeurs comme conditions préalables à l’atteinte du statut de citoyen de bonne foi prenant pleinement part au projet collectif québécois. Notons ici que l’expression « projet collectif québécois » se définit de manière plutôt impressionniste – mais qu’importe. On ne fait pas de la dentelle.

Trônant au milieu du combo inflexible des valeurs québécoises, donc, l’égalité entre les femmes et les hommes. Une valeur cardinale, croirait-on, de l’État québécois et du vénérable Habitant. Il faut encore une fois avoir été caché sous une roche pour avoir manqué cet étonnant zèle féministe qui, veut-on nous faire croire, fait partie de l’ADN des Québécois depuis la Révolution tranquille.

Plus encore, on voudrait nous faire croire qu’il existe un ensemble strict de « valeurs féministes », auxquelles il faut souscrire en bloc, sous peine de voir ses convictions rejetées et sa parole disqualifiée. Il n’existerait donc pas de féminisme s’inscrivant en dehors des prérogatives culturelles de la majorité. Le féminisme serait tel qu’on le conçoit dans le giron québécois : essentiellement blanc, catho-laïque etaisé… ou alors il ne serait pas. Tout simplement.

Mais la vérité, c’est qu’actuellement au Québec, on tente de confisquer aux femmes le féminisme comme instrument de lutte. Il est plutôt devenu un des gadgets politiques de l’État dans sa croisade identitaire. On se sert du féminisme un peu comme d’une massue dorée, plaquée de vertu, pour écraser tout ce qui déborde du cadre des valeurs de la majorité – ou plutôt de la majorité « rêvée ». Mais le féminisme, quoiqu’on en dise, n’est ni un outil partisan, ni un corps figé et homogène. Il ne saurait être instrumentalisé, sans oublier du même coup les femmes qu’il est sensé adjoindre. Le féminisme, avant tout, se vit. Il se débat, s’articule, respire, se contredit, évolue… Mais en aucun cas ne saurait-il devenir un instrument d’exclusion. Lorsque c’est le cas, on le pervertit éhontément.

Féminisme et privilèges

À en croire le discours ambiant, introduit chez nous cet automne par Janette Bertrand et ses sbires, le féminisme serait devenu avant tout l’affaire de certaines femmes, dont les valeurs coïncident préalablement avec le consensus majoritaire, et qui bénéficient déjà des privilèges qui découlent de cette convergence. Le féminisme serait donc la sanction d’une émancipation « parachevée » (du moins à l’aune de certains standards) plus qu’une force motrice pour celles qui font face à des enjeux et tiraillements communautaires, ou à des défis socioéconomiques en lien avec leur condition féminine. L’étiquette « féministe » serait ainsi réservée à une certaine élite parvenue à une liberté et à une capacité d’autodérmination jugées satisfaisantes.

On semble donc insinuer que les conquêtes passées de certaines féministes seraient le résultat direct et exclusif de « leur » féminisme – celui-ci étant le seul « valable ». Elles se sentent donc en droit de brandir la sauvegarde de « l’héritage féministe », alléguant son efficacitéafin de légitimer un certain discours d’exclusion. Épris d’une étrange fièvre d’arrière-garde, on semble en effet juger correct de s’adonner à ce qui a tout d’une « chasse aux sorcières », visant à départir les « bonnes » féministes des « mauvaises » ou des « fausses » féministes. Et pour se justifier, il suffit d’invoquer « la menace à nos acquis passés » ou encore « le devoir de vigilance ».

Il est à se demander si c’est de la sauvegarde d’un héritage ou plutôt de la sauvegarde de certains privilèges dont on s’inquiète réellement. Mais chose certaine, c’est faire bien peu confiance à la « nouvelle garde » féministe. C’est aussi prôner, sans motif valable, un féminisme qui exclut plus qu’il ne tend la main. C’est prôner, précisément, un féminisme anti-femmes.

Le problème, c’est qu’en omettant de résister à cette « élitisation » du discours féministe, on n’aide plus tant les femmes à lutter contre le joug patriarcal qu’à lutter les unes contre les autres. Comme si les acquis féministes des générations antécédentes étaient systématiquement menacées par les questionnements des nouvelles générations. Il y a là, à mon sens, un manque patent de générativité, pour emprunter ce terme au vocabulaire de la psychologie.

En réduisant le féminisme à une simple « étiquette dorée » consacrant les privilèges que se sont arrogés certaines, en son nom, au fil des générations, on bloque du même coup son évolution; privant les femmes qui en auraient besoin ici et maintenant de ce véhicule d’émancipation. Circonscrire ainsi la définition du féminisme, c’est mépriser son caractère mouvant et intersectionnel . C’est se méprendre sur sa raison d’être.

Un féminisme sans les femmes

Par ailleurs, notons qu’un discours féministe qui exclut certains groupes de femmes sous prétexte que leurs mœurs, croyances ou coutumes seraient « indésirables » n’en est tout simplement pas un. C’est plutôt une rhétorique paternaliste qui n’a rien à avoir avec l’émancipation desfemmes pour ce qu’elles sont en réalité, mais plutôt avec un idéal désincarné de ce que « devrait » être la femme émancipée, selon des standards arbitrairement établis.

Or, chercher à « émanciper » en se calquant sur un discours qui prend la forme d’un petit catéchisme, c’est insinuer que les femmes sont incapables de faire des choix pour elles-mêmes. C’est nier leur capacité d’attester les enjeux qui les touchent, et de réagir en conséquence dans leur meilleur intérêt, afin de surmonter l’oppression.

Peut-on raisonnablement hiérarchiser les conceptions féministes du monde? Plutôt que de parler du féminisme, ne devrait-on pas parler des féminismes?

Cela ne signifie pas forcément qu’on verse dans le relativisme ni qu’on « baisse sa garde ». Le féminisme n’a pas à être une pensée hégémonique. Et cette manie de dénigrer et diaboliser systématiquement tout ce qui déborde du « modèle majoritaire » est une attitude réactionnaire qui n’a rien du puissant souffle de liberté qui a toujours mu les féministes. Quoi qu’on en dise.

Au final, un féminisme qui échouerait à conjuguer avec sa multiplicité et, somme toute, avec la modernité, serait tout simplement obsolète.Il aurait oublié les femmes.

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